UN EVENEMENT HISTORIQUE

NEPAD.TV : L'avènement de l'Union Africaine exprime à la fois une aspiration qui remonte à l'indépendance, au début des années soixante, et une nécessité impérieuse, à l'ère des grands ensembles et de la mondialisation. Quelles sont les chances de voir l'intégration de l'Afrique dépasser le stade des slogans pour s'inscrire dans les faits et la durée ?

L'Union Africaine est un projet très ambitieux. Le continent africain compte plus de 50 pays ! Quand on voit le temps qu'il nous a fallu, en Europe, pour construire l'Union Européenne, depuis les premières initiatives au sortir de la seconde guerre mondiale, on devine que ce n'est pas du jour au lendemain que l'on peut fabriquer une organisation capable de résoudre tous les problèmes en Afrique. Il y faudra du temps, du courage, de la persévérance.

Mais la création de cette Union est un événement historique. Elle montre que les Africains ont pris conscience, malgré leurs différences, de leur solidarité devant les défis à relever par leur continent et qu'ils ont la volonté de prendre en mains leur destin sur le plan mondial.

Les leaders du Continent au 1er Sommet de l'Union Africaine à Durban, le 8 juillet 2002.

 

NEPAD.TV : Y a-t-il encore place pour les organisations régionales ou sectorielles regroupant çà et là des pays africains ?

L'Union Africaine n'a sans doute pas vocation à tout gérer en Afrique : cet immense continent est fait de sous-régions très différentes les unes des autres… Je crois beaucoup à l'avenir des organisations dites " sous-régionales ", qui réunissent des pays confrontés à des situations semblables ou désireux de coordonner leurs politiques.

La France a déjà l'habitude de travailler avec plusieurs d'entre elles, comme par exemple la Cedeao (Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest), la Cemac (Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale), la Sadc (Communauté pour le développement de l'Afrique australe) - que ce soit sur le plan économique ou pour la prévention et la résolution des conflits qui affectent tel ou tel Etat membre : actuellement la Côte d'Ivoire pour la Cedeao et la République Centrafricaine pour la Cemac. Sur le plan monétaire et financier, la zone franc CFA offre aussi un très bon exemple d'une coopération efficace entre des pays utilisant la même monnaie et respectant les mêmes disciplines.

Il paraît donc souhaitable qu'une bonne articulation s'institue entre l'Union Africaine et les organisations sous-régionales. Elles se renforceront mutuellement.


CHANGEMENT DE CAP

NEPAD.TV : Il y a quelques années, de précédents gouvernements français avaient décrété un désengagement substantiel du continent africain, financier et politico-militaire. Ne croyez-vous pas qu'un tel abandon est aussi illusoire que néfaste, Paris ne pouvant se détourner du sort de dizaines de millions d'êtres humains en proie au sous-développement, que l'histoire a associés à la France pour le meilleur et pour le pire ?

C'est tout-à-fait mon avis. C'est pourquoi vous avez constaté que le président Chirac et le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin ont décidé d'inverser l'évolution constatée au cours de la période précédente. Notre aide publique au développement avait diminué de près de 50 % en cinq ans, alors même que la croissance économique mondiale, et la nôtre par contre-coup, était forte et nous donnait plus d'aisance financière.

Aujourd'hui, à un moment où la situation économique est particulièrement difficile, il nous faut redresser la barre pour retrouver en cinq ans le niveau d'aide au développement qui était le nôtre, c'est-à-dire 0,50 % de notre PNB. Cela représente un effort sérieux, mais le gouvernement s'y est attelé.

Quant au " désengagement politico-militaire " que vous évoquez, il a en effet été ressenti comme tel par nos amis africains. Là aussi les choses ont changé. La France a pris ses responsabilités, en Côte d'Ivoire comme en Centrafrique. En étroite concertation d'ailleurs avec ses partenaires africains et les Nations Unies.
Au-delà de la protection de nos ressortissants nationaux, il nous est apparu que nous devions tout faire pour éviter que ces pays ne basculent dans les terribles guerres civiles qui ont ravagé d'autres Etats. C'est l'un des aspects de la solidarité que nous éprouvons à l'égard de peuples auxquels tant de liens nous unissent.

Le président Chirac avec, de gauche à droite, Laurent Gbagbo, Thabo Mbeki et Koffi Annan. De concert avec ses amis, la France n'hésite pas à intervenir, pour empêcher des bains de sang.

NEPAD.TV : Sauf exceptions, l'Afrique souffre certes de déficit démocratique. Mais ne pensez-vous pas que le discours de La Baule a ouvert la boîte de Pandore il y a une décennie, en voulant imposer des schémas politiques occidentaux à des sociétés encore hétérogènes, où sévissent régionalisme et communautarisme ?

Vous soulevez là une question majeure et très difficile : nous souhaitons évidemment que les peuples africains bénéficient des droits et libertés qui sont dus à toute personne dans le monde et que la démocratie se répande. Une part non négligeable de notre coopération est d'ailleurs orientée vers le renforcement de l'état de droit et des institutions chargées de l'assurer.

Mais en même temps, pouvons-nous exiger de pays en proie à la pauvreté, à l'analphabétisme, aux épidémies dévastatrices et aux famines, qu'ils aient des systèmes démocratiques comme les nôtres, que nous avons mis des siècles à bâtir ? Allons-nous subordonner l'octroi de notre aide aux pays défavorisés à cette condition ?

L'histoire nous apprend que la démocratie se développe dans les sociétés à mesure que le niveau de vie et d'éducation progresse. Il nous faut donc à la fois être clairs et fermes sur nos principes, vigilants sur la façon dont nos aides sont utilisées, et déterminés dans nos efforts en faveur du développement. Ce qui importe c'est que les peuples soient les vrais bénéficiaires de notre aide. Les mécanismes que nous employons dans notre politique de coopération nous le garantissent désormais, ce qui n'était pas toujours le cas autrefois. La participation des ONG et de la société civile à nos projets va dans le même sens.



ALTERNANCES EXEMPLAIRES


NEPAD.TV : La succession brutale, précipitée, de vieux leaders africains autoritaires a provoqué de graves déséquilibres, de terribles conflits : en Côte d'Ivoire comme au Zaïre ou ailleurs. Sans faire preuve d'ingérence, comment la France pourrait-elle suggérer et accompagner des transitions progressives, harmonieuses, et de sereines relèves ?


 

Exemple d'une transition démocratique réussie : le passage de témoin entre Abdou Diouf et son successeur Abdoulaye Wade, au Sénégal.


Il est vrai que certaines successions ont été suivies de crises désastreuses et parfois meurtrières. Elles résultent de l'implantation encore très fragile de la démocratie, mais aussi de conflits ethniques ou de luttes d'intérêts : je pense aux pays dont les ressources minières attirent les convoitises…

Comment prévenir le risque de telles crises, si ce n'est en menant une action forte et durable en faveur du développement économique et en même temps démocratique des sociétés africaines ? C'est la voie que nous suivons, parce qu'il n' y en a pas d'autre

Cela dit, il ne faut pas généraliser. Comme toujours quand on parle de l'Afrique, on n'évoque que les catastrophes ou les dérives. Les successions ou les alternances se sont souvent déroulées dans de bonnes conditions : prenez les exemples du Sénégal, de la Tanzanie, du Mali, du Bénin, du Ghana et tout récemment du Kenya. Mon sentiment est que, globalement, la situation s'améliore peu à peu sur le continent.

NEPAD.TV : Que penser de l'embargo financier international imposé il y a une décennie au Togo, petit pays courageux qui avait réussi à combiner progrès social et développement économique, ce qui lui avait valu le qualificatif de " Suisse de l'Afrique " ? La population togolaise tout entière n'a-t-elle pas été gravement pénalisée par cet embargo ? La France ne devrait-elle pas inviter l'Europe à plus de souplesse, à cet égard ?

Sur le cas du Togo, permettez-moi une précision : ce pays n'est pas l'objet d'un
" embargo financier international " puisqu'il continue de recevoir certaines aides. En ce qui nous concerne, notre aide bilatérale, qui porte sur des opérations bénéficiant directement aux populations, a repris en 1999. Ce qui est vrai c'est que l'Union Européenne, l'un des plus importants bailleurs de fonds du Togo, a suspendu sa coopération en 1993, en application de la Convention de Cotonou et pour des raisons de mauvais fonctionnement des processus démocratiques, et qu'elle ne l'a pas reprise depuis.



Mais votre question soulève un problème plus général : les sanctions économiques et les embargos sont-ils efficaces ? Le doute est permis quand on observe la situation de certains pays qui cumulent le double handicap d'être très pauvres et affectés de régimes politiques critiquables sur le plan de la démocratie. Souvent la dégradation du niveau de vie des populations, provoquée par les sanctions, est utilisée de façon démagogique par ces régimes comme argument contre les pays riches accusés d'ingérence dans les affaires du pays : ces régimes se maintiennent en s'appuyant sur des réflexes nationalistes.

Mon sentiment est donc qu'il faut manier les sanctions avec discernement. Les cibler non sur les populations mais sur les vrais responsables et utiliser la pression de l'opinion internationale et des organisations non gouvernementales pour faire évoluer la situation. En bref, ni coopération aveugle comme si tout allait bien, ni rupture de l'aide au développement, à condition toutefois d'être en mesure d'en contrôler strictement l'emploi. C'est la règle que nous nous sommes fixée.

 

 



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