NEPAD.TV : Des étudiants atakpaméens se rendent-ils à Niort dans le cadre de ces échanges ?

Tout à fait. Il y a plusieurs cas de figure. Compte tenu de la situation économique au Togo, il est de plus en plus difficile pour des Togolais de se déplacer en direction de notre ville. Sur un certain nombre de projets nous avons une partie échanges et formation, ce qui permet d'inclure une part du voyage dans le montage des projets. Par exemple, pour le projet bibliothèque, nous avions inclus un volet " formation " qui a permis au bibliothécaire d'Atakpamé de travailler un mois avec la bibliothèque de Niort et d'être en relation avec de nombreuses familles niortaises. Il est plus facile pour nous Niortais d'aller au Togo que l'inverse, c'est évident.

 

Le bibliothécaire d'Atakpamé posant devant des rayons des nouveautés, de retour d'un mois de formation à Niort.

 

Chaque participant, c'est une règle chez nous, paie entièrement de sa poche l'ensemble de ses déplacements, voyage et séjour pour éviter de grever les budgets.

NEPAD.TV : Quelle expérience le voyageur ramène-t-il du Togo ?

Nos amis togolais ont un sens de l'accueil absolument remarquable, ils ont le sourire, ils expriment très souvent leur joie de vivre malgré des conditions de vie difficiles, et nous avons beaucoup à apprendre d'eux dans ce domaine, c'est un pays charmant et accueillant.
On se demande toujours comment être à la hauteur de cet accueil, nous qui sommes pris dans notre vitesse occidentale, qui sommes toujours pressés, nous avons beaucoup à apprendre de leur sens de l'accueil et de leur disponibilité, du temps à apprécier sur le moment, temps que nous n'avons pas toujours, nous en France. Nous nous posions la question de savoir ce que nous pouvions apprendre du continent africain, et de nos amis togolais en particulier : je crois que nous avons beaucoup à apprendre de cet esprit de calme et de tolérance.

NEPAD.TV : Quelles sont les perspectives d'avenir pour cette coopération ? Quels objectifs vous fixez-vous avant d'envisager un désengagement ? A quoi jugez-vous que votre action a porté ses fruits et que les acteurs locaux sont parvenus à maturité ?

La perspective d'avenir, et nos amis d'Atakpamé le savent bien parce que nous avons eu ces débats avec eux, c'est que nous ne souhaitons pas coopérer pour l'éternité. Notre coopération, sous cette forme-là, doit un jour évoluer, il faut éviter de s'installer, il faut sans cesse se remettre en cause. Par exemple, nous sommes passés de l'aide au partenariat. Dans les premières années nous avons été tentés, un peu comme d'autres, d'envoyer livres, médicaments, objets, etc. Nous avons compris que c'était une mauvaise solution et qu'elle n'était pas facteur de développement, au contraire. Les receveurs prennent cela comme des cadeaux et non comme dynamique de développement. Nous avons cessé et nous sommes axés sur la mise en place de services locaux municipaux, qui génèrent des recettes pour la ville d'Atakpamé.
Le premier de ces services a été la mise en place d'un apatam municipal pour les événements familiaux, avec à l'intérieur tout ce qu'il faut pour accueillir une famille très nombreuse au moment des événements familiaux, notamment des décès, et qui permet à la famille africaine de recevoir de deux à trois cents personnes, ce qu'ils ne pourraient pas faire chez eux. Nous n'y étions pas favorables, nous les Niortais, car nous considérions qu'il y avait d'autres priorités, mais nos amis nous ont convaincu du contraire, et nous avons finalement accepté leur premier projet de service municipal. Ce service a donc un caractère municipal : il est loué aux familles qui trouvent là un avantage considérable, parce qu'auparavant cette location se faisait à Lomé chez des privés, à des tarifs deux à trois fois supérieurs. Ce service s'est amorti et même développé à l'initiative directe des Atakpaméens, qui ont renouvelé le matériel sans nous, etc. L'investissement a été amorti.
Après cela nous avons développé d'autres services municipaux, dans le même état d'esprit, gérés par la municipalité, qui permettent d'engranger les recettes.

L'apatam municipal, construit sur l'insistance des Atakpaméens, qui ont su convaincre l'ANJCA de son utilité.

 

La dernière réalisation est un marché aux céréales, entrepris à l'initiative d'un groupe de femmes, avec à sa tête Georgette Godevi, qui a fait pression sur la municipalité, laquelle à son tour en a longuement débattu avec nous. On a structuré ce marché, on l'a entouré, il y a des cases en dur tout autour, il est surveillé, il dispose de l'électricité, il est propriété de la mairie qui la loue aux groupements féminins qui ensuite gèrent l'intérieur du marché. Tout le monde y trouve son compte, tout le monde est gagnant, les femmes sont gagnantes, elles gagnent de l'argent sur les opérations, et la municipalité également. A telle enseigne qu'au mois de février dernier, quand nous y étions, on nous a demandé à la fois d'agrandir le marché, car il n'y a plus assez de place, et d'en réaliser deux autres, un pour les fruits et un pour les légumes.

 

Autre importante réalisation des Atakpaméens, un indispensable service municipal, moteur de développement : le marché aux céréales.

 

C'est l'état d'esprit qui nous anime : faire en sorte que les initiatives municipales génèrent des recettes, soient facteurs de nouvelles ressources pour la collectivité locale, et nous permettent un jour de nous désengager financièrement et faire autre chose.

NEPAD.TV : Vous avez évoqué le rôle moteur des femmes, comment le caractériseriez-vous ?

La femme togolaise est une femme entreprenante qui gère bien ses affaires. Je crois qu'il faut s'appuyer sur des traditions dynamiques, et celles générées par les femmes togolaises sont porteuses de développement, de prise de responsabilité. Ces femmes n'attendent pas tout de l'autre, elles ne tendent pas la main, elles ont la volonté de s'assumer, et je crois qu'elles sont un facteur de développement local, oui.


NEPAD.TV : Est-ce un cas à part ou y a-t-il d'autres exemple sur le continent africain ?

Non, la femme togolaise n'est pas une exception. Je ne connais pas tout le continent mais je sais que dans d'autres pays les groupements féminins sont assez dynamiques et bien souvent plus porteurs de développement économique que les hommes.

 

A l'image de nombreuses femmes au Togo, et de l'avis de M. Pineau, Georgette Godevi, à la tête du groupement des femmes d'Atakpamé, incarne une dynamique de développement incontournable.

 

NEPAD.TV : L'embargo de l'Union Européenne a-t-il affecté les relations de Niort avec Atakpamé ?

Il y a longtemps que l'Union Européenne n'intervient plus au Togo. Je trouve pour ma part que c'est dommage, parce que ce sont les réalisations au plus proche des Togolais qui en souffrent, ce sont les Togolais directement. Je crois qu'il serait souhaitable, indépendamment des débats politiques, que la collaboration européenne, et notamment française, retrouve l'ensemble de ses dimensions. Nous nous sommes interrogés sur ces questions-là à Niort, et nous n'avons jamais cessé cette coopération. C'est une coopération directe : nous ne passons pas par les Etats. Nous avons une relation directe de municipalité à municipalité, d'association à association, et nous rencontrons à Atakpamé des gens qui, indépendamment de leurs engagements politiques, sont au service de leur ville. Nous sommes très scrupuleux pour vérifier que les opérations qui se mènent se mènent bien sur les objectifs qui ont été fixés, et c'est toujours le cas depuis le début de notre coopération. Nous n'avons jamais eu de raison de suspendre la coopération avec la ville d'Atakpamé, nous souhaitons au contraire qu'elle s'élargisse à d'autres collectivités locales, et que l'Union Européenne aussi reprenne ses activités avec le Togo.

NEPAD.TV : Vous avez fait du développement durable avant la lettre, en quelque sorte…

On peut dire qu'au Togo la ville d'Atakpamé est un peu la ville-phare pour la coopération décentralisée : elle est souvent citée dans les médias, télévision et presse togolaises, pour ses activités. Nous avons permis à d'autres collectivités locales de s'engager dans cette démarche. C'est une démarche qui doit à la fois permettre un réel investissement des collectivités territoriales chez nous - la ville de Niort a une ligne budgétaire de 23 000 euros par an pour la coopération avec Atakpamé, nous pourrions faire mieux mais cette coopération a au moins l'avantage de la régularité depuis 15 ans - nous avons en plus de cela des actions associatives, qui se mènent dans nos deux villes, et je crois que la complémentarité vie institutionnelle-vie associative est un élément majeur pour un développement que j'appellerais tout simplement un développement humain, c'est-à-dire qui permet à la collectivité togolaise de progresser sur des sujets essentiels qui sont pris en compte par les grands indices de développement humain à travers le monde, à savoir l'éducation, la santé, l'accès à l'eau potable, des services environnementaux de qualité, et des services publics qui permettent l'accès à tous, y compris les plus démunis. Nous intervenons dans ce domaine-là, ce qui nous semble déjà énorme, et semble pour nous fondamental.

NEPAD.TV : Avez-vous le sentiment qu'une coopération directe est plus efficace qu'un assistanat dirigiste ? Diriez-vous que les Africains ont conscience des enjeux du développement et qu'ils sont motivés par le travail à accomplir et fiers d'assumer leur responsabilité ?

Oui, et c'est même mon intime conviction. L'assistanat est une chose, l'assistance à des populations en danger est nécessaire, nous le faisons chez nous quand il y a un accident, c'est indispensable, c'est ce qu'on appelle l'urgence : l'humanitaire d'urgence est indispensable.

Mais on ne fait pas du développement avec de l'humanitaire d'urgence, on ne fait pas de développement en se limitant à l'aide. Il faut donc trouver des démarches qui incluent la participation des premiers intéressés, avec leurs représentants, avec leurs collectivités territoriales, ça c'est un premier point absolument indispensable. Il faut intégrer dans le processus des projets qui sont générateurs - progressivement - d'autonomie, pour les personnes, pour le groupe et la collectivité. Si on ne recherche pas cet objectif d'autonomie, on risque de continuer cette assistance dans les années à venir, or c'est une question de dignité.
Le plus dur n'est pas de porter assistance : il existe de nombreuses associations chez nous qui font de l'aide d'urgence -les Français font beaucoup d'aide d'urgence, beaucoup d'aide humanitaire d'urgence. Nous somme moins inventifs et investis sur des opérations moins spectaculaires, mais qui sont des opérations de fond pour intervenir sur les institutions. Les institutions doivent devenir autonomes, c'est quelque chose de très important, pour nous, stratégiquement parlant. C'est l'institution municipale qui est la plus proche des citoyens, pour leur permettre de prendre en main leur destin. Nous apportons notre modeste contribution décentralisée à cette démarche.

 

Le savoir-faire atakpaméen est indéniable. Avec les moyens appropriés, il ne demande qu'à se développer.

 

Il faut aller vers un coopération qui permette à chaque individu de tenir debout, et décoloniser les cerveaux - des deux côtés - pour en finir avec le vieux modèle de l'aide. C'est une révolution culturelle forte. Je puis vous assurer que nous avons rencontré et que nous rencontrons encore au Togo des compétences remarquables, qui ne demandent qu'à travailler, qu'à s'épanouir, et on ne peut faire s'épanouir des compétences qu'en leur attribuant un peu plus de moyens. Il faut donc que les compétences togolaises existantes aient les moyens de pouvoir s'exprimer, d'être pratiquées, et c'est ce que nous faisons dans le montage, dans la conception et dans la réalisation de tous nos projets : nous ne faisons pas d'interventionnisme. Nous ne sommes plus sur cette base où nous faisons des transferts de savoir-faire, car le savoir-faire existe sur place : il suffit qu'il se développe.

Je crois que la coopération décentralisée est un excellent outil s'il est bien utilisé, pour rapprocher les populations et leur permettre de prendre en mains leur destin. On parle beaucoup de démocratie locale par exemple, qui n'est pas une chose facile à mettre en œuvre : il faut que nous développions cet esprit de démocratie participative, qui fait que les populations à l'échelon local deviennent de plus en plus décideurs de leurs projets. C'est un modèle autre que la démocratie par " délégation ", qui ne permet pas aux gens d'être pleinement acteurs. La coopération avec Atakpamé nous a appris à être vraiment de vrais acteurs sur le terrain, et à permettre aux populations d'être participants et non pas spectateurs à l'amélioration de leurs conditions d'existence.

Plus généralement, il me semble que le développement en Afrique passe par la mise en place d'institutions locales décentralisées, avec des moyens, des pouvoirs, faute de quoi ce seront toujours les capitale qui décideront pour les gens. Il faut que nous encouragions ce processus de mise en place de collectivités territoriales, faute de quoi les gens seront réduits à être les spectateurs du train du développement qui passe.

En savoir plus

Les photographies de ce dossier nous ont été aimablement prêtées par l'ANJCA et M. André Pineau.

 

 

 



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