Le président togolais affirme que, malgré un environnement tourmenté, son pays a tourné le dos à la crise. Il souligne que les infrastructures médicales, l'enseignement et l'émancipation de la femme profiteront, en priorité, du redressement économique. Il assure son engagement démocratique, son souci de concertation régionale, et salue la reprise de la coopération avec l'Europe.

Propos recueillis par Marc YARED

Plus de 35 ans après son accession au pouvoir, le chef de l'Etat togolais Gnassingbé Eyadéma est - avec la reine Elizabeth II et le président Fidel Castro - l'un des doyens de la scène internationale. Dans la perspective de sa réélection attendue à la magistrature suprême, en juin 2003, il révèle au public du site www.nepad.tv les grandes lignes de son programme économique et social.

NEPAD.TV : Vous êtes l'un des pères de la Cedeao (Communauté Economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest). Pouvez-vous préciser les circonstances dans lesquelles cette organisation a été fondée ?
L'impulsion est née des frustrations ressenties, à cause des retombées désastreuses du conflit du Biafra (1967-1970), non seulement sur les relations inter-étatiques, mais surtout sur les citoyens… C'était la première véritable tragédie humaine que notre sous-région ait connue dans la période post-coloniale.
En Afrique de l'Ouest, certains de nos pays avaient soutenu le mouvement sécessionniste du colonel Ojukwu, pendant que d'autres s'en tenaient au respect de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation, tel que prôné par l'ONU. Il fallait trouver un cadre de concertation et de dialogue permanent, pour éviter ce genre de divisions. Les questions politiques étant celles qui fâchent, nous devions donc privilégier les questions d'intérêt économique.
C'est ainsi qu'avec le président nigérian Yakubu Gowon, nous avons sollicité nos homologues des autres Etats de l'Afrique de l'Ouest : ils ont spontanément adhéré à notre démarche. La Cedeao, premier regroupement du genre sur le continent, est ainsi née en 1975.


23 octobre 2002 : Sommet du Groupe de Contact
de la Cedeao présidé par le chef de l'Etat togolais, en présence
des présidents malien (au centre) et nigérien.



SÉCURITÉ ET INTÉGRATION RÉGIONALES

NEPAD.TV : Si l'on considère la multiplication des foyers de troubles et de tensions dans l'Ouest africain - de la Casamance au Nigeria septentrional - l'effet stabilisateur de la Cedeao n'est pas bien évident…
Malgré la faiblesse de ses moyens matériels et financiers, notre Communauté ouest-africaine essaie de favoriser la stabilité, la sécurité et le climat de paix, à travers différents instruments, tels que l'Accord de non-agression et d'assistance mutuelle signé à Lagos en 1978… Son respect aurait pu éviter les crises politico-militaires en Afrique de l'Ouest : au Liberia, en Sierra-Leone, dans les Guinées et en Côte d'Ivoire.



NEPAD.TV : En termes de concertation et d'intégration économiques et sociales, quel est l'apport de la Cedeao, et celui de l'Uemoa (Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine, qui rassemble des pays francophones) ?
Notre objectif majeur, à terme, était et demeure : l'intégration sous-régionale et l'appartenance à une entité commune.
Grâce à la libre circulation des biens, des personnes, à la mise sur pied de structures communes - comme le Fonds communautaire, l'Ecobank - et aux projets communs dans le domaine des infrastructures et des télécommunications, la Cedeao est devenue une réalité qui transcende les barrières linguistiques.
Quant à l'Uemoa, ses résultats parlent d'eux-mêmes. A travers la stabilité du franc CFA, la santé économique des pays membres est préservée. Et ce en dépit des potentialités modestes, des matières premières limitées, comparativement aux autres régions du continent.
Des projets communs ont ici aussi viabilisé l'Uemoa : citons en particulier la BCEAO (Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest) et la BOAD (Banque Ouest-Africaine de Développement). Cette dernière finance les projets de développement. Toutes deux sont des facteurs d'unification.
Le citoyen - où qu'il se trouve, de Lomé à Dakar et jusqu'aux confins du Mali - a le sentiment d'appartenir à une même communauté d'intérêts… Il est révélateur que la Cedeao soit interpellée ou consultée quand surviennent des évènements comme ceux qui nous affectent actuellement, en Côte d'Ivoire.



LENDEMAINS DE CRISES

NEPAD.TV : Quel est l'impact de ces évènements sur le Togo, sachant que le voisin ivoirien était hier encore le pilier économique de l'Afrique occidentale francophone ?
La Côte d'Ivoire représente 40 % du potentiel de l'Uemoa. La crise actuelle aurait donc pu précipiter le déclin de toute notre sous-région. Dire que la croissance économique de celle-ci ne s'en ressent pas serait une contre-vérité … Nous sommes donc inquiets de la persistance de la crise et nous participons intensivement à la recherche de solutions. Mais nous croyons que nous pouvons faire face au choc de la crise ivoirienne par la solidarité et la rigueur dans la gestion de nos ressources nationales.


Le président français Jacques Chirac a plaidé pour
la reprise de l'aide européenne à Lomé.

NEPAD.TV : Le Togo a lui aussi connu des années de troubles, certes moins dramatiques, dans la décennie quatre-vingt-dix…
Oui, la tragédie ivoirienne évoque plus ou moins ce qui s'est passé au Togo après la douloureuse parenthèse de la transition. Les richesses que nous avions patiemment accumulées depuis plus de vingt-cinq ans ont été systématiquement pillées : dilapidation des réserves en devises étrangères détenues dans les banques internationales ; immeubles de l'Etat saccagés ; parc automobile bradé ; baisse de la production industrielle et agricole ; détérioration de la qualité des services…
Le Togo a dû tout refaire, grâce au capital de confiance en soi et en l'avenir qui anime ses citoyens. Et, surtout, grâce à la rigueur rétablie à travers une Commission nationale de lutte contre la corruption et le sabotage économique, grâce à l'ardeur au travail et à l'enthousiasme retrouvés des Togolais.


NEPAD.TV : Qu'en est-il de la suspension de l'aide européenne ?
Comment comprendre que notre pays - qui a abrité quatre conventions du nom de notre capitale (Lomé I à Lomé IV) liant l'Union Européenne aux pays ACP (Afrique/Caraïbes/Pacifique) - soit la première victime désignée de ces mêmes accords ?
Lors de la signature de ces conventions, les observateurs internationaux appréciaient au plus haut degré la politique togolaise, qui évoluait sous le régime du parti unique. Ironie du sort, le boycott financer est venu sanctionner le tournant démocratique !
C'est que l'Union Européenne s'est ralliée aux ténors de notre opposition, qui demandaient des sanctions contre leur propre pays parce qu'ils avaient perdu les élections de 1993 et de 1994… Cela dit, l'aide européenne a repris en 2003, et nous espérons qu'elle atteindra bientôt son rythme de croisière.




CROISSANCE, SANTÉ, ÉDUCATION

NEPAD.TV : Où en est le Togo, en termes de développement économique et de progrès social ?
Malgré la régression du début des années quatre-vingt-dix et en dépit de la suspension de certaines aides et subventions internationales, le Togo est classé en très bonne position dans la sous-région, selon l'Indice de Développement Humain publié par le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), en 2002 : notre pays est au premier rang parmi les pays de l'Uemoa et en deuxième place au sein de la Cedeao.

NEPAD.TV : Pouvez-vous illustrer les avancées du Togo, dans le domaine de la santé et de l'hygiène ?
Il faut reconnaître que notre ambitieux objectif - la santé pour tous les Togolais en l'an 2000 - a été brisé à cause des évènements malheureux et de la transition chaotique que le pays a connus.
Le Togo bénéficiait de l'une des meilleures couvertures sanitaires du continent. L'accès à l'eau potable s'améliorait régulièrement. La qualité des infrastructures sanitaires, mais aussi éducatives et sociales, édifiées grâce aux retombées budgétaires positives de la nationalisation des phosphates, en 1974, était reconnue par tous.
Nous accusons aujourd'hui un certain recul, que nous nous employons à surmonter. Nous avons ainsi institué une Commission nationale de lutte contre le sida que je préside personnellement, compte tenu de l'impact de cette maladie sur le développement.

NEPAD.TV : Il est un point sur lequel s'accordent vos adversaires et vos partisans : vos initiatives dans le domaine éducatif, particulièrement en faveur de la scolarisation des jeunes filles…
L'éducation nationale - avec la maîtrise des nouvelles technologies de la communication, la formation professionnelle et l'emploi des jeunes - demeurent des priorités absolues.
L'égalité des chances pour tous les Togolais et l'émancipation de la femme à travers la scolarisation de la jeune fille participent de notre souci d'assurer un plein épanouissement à tous nos citoyens, sans distinction de sexe.
Il y a d'ailleurs des femmes au gouvernement, notamment à la tête du ministère de l'Economie, des Finances et des Privatisations. Des femmes siègent aussi à l'Assemblée nationale. Plusieurs autres occupent des postes de responsabilité dans l'administration, ou s'illustrent dans les affaires… Ainsi en est-il des célèbres Nanas Benz (redoutables commerçantes au volant de leur Mercedes), même si leur situation n'est pas aussi florissante qu'avant 1990.


Grâce à la scolorisation systématique des jeunes filles,
les Togolaises occupent une place de choix dans
la vie de la Cité.




NEPAD.TV : Quelle est la contribution de la communauté libanaise au développement du Togo ? Trouvez-vous cet apport appréciable ou insuffisant, critiquable ?
La relation avec la communauté libanaise est très ancienne. Les Libanais se sont installés au Togo il y a fort longtemps. Ils jouent un grand rôle dans le développement de leur pays d'adoption. De nombreux Libanais ont d'ailleurs pris la nationalité togolaise pour mieux s'intégrer à la vie du pays.
L'implication de cette communauté, sa participation à tous les échelons de la vie nationale, démontrent bien que les Libanais se sentent comme chez eux au Togo. Leur contribution à la croissance économique nationale est très prisée de la population togolaise, qui entretient de très bons rapports avec eux. Nous apprécions leur apport à l'essor du pays et nous souhaitons que cette action se développe chaque jour davantage, dans l'intérêt de la communauté libanaise et des Togolais.

 

AVEC LE MONDE ARABE

NEPAD.TV : Où en sont les relations avec les pays afro-arabes… Le Maroc, la Libye qui a recentré sa diplomatie sur l'Afrique, l'Egypte ?
Le Togo a toujours entretenu de très bonnes relations avec les pays du Maghreb, particulièrement le Maroc. La qualité de ces rapports a permis aux Togolais de s'installer - qui pour y travailler, qui pour parfaire sa formation - dans les universités et écoles supérieures de ces pays.
Vous savez que le Maroc est l'un des pays fondateurs de l'OUA. C'est la question du Sahara qui a assombri ses relations avec l'organisation panafricaine. Nous regrettons que ce problème n'ait pas trouvé de solution à ce jour, mais nous espérons que le Maroc prendra sa place au sein de la nouvelle Union africaine.
Avec la Libye, nous entretenons d'excellentes relations de coopération. Pays africain où se côtoient toutes les races, la Libye joue un rôle important dans notre continent, sous l'impulsion de notre frère le colonel Kadhafi. Il a eu le mérite de relancer et de faire aboutir l'idée des pères fondateurs de l'OUA, à savoir la création d'une Union africaine.
Enfin, les relations de coopération et d'amitié entre l'Egypte et le Togo se développent et se renforcent chaque jour, dans l'intérêt des populations des deux pays. L'Egypte joue un rôle non négligeable dans la stabilisation de la région, contribuant ainsi à la consolidation de l'Union africaine.


Gnassingbé Eyadéma au Sommet sahélo-saharien de Khartoum.
Cette rencontre annuelle a été initiée par le numéro un libyen.



DROITS HUMAINS ET LIBERTÉS

NEPAD.TV : Le Togo est régulièrement dénoncé par les rapports de certaines organisations, comme Amnesty International. Quelles sont la situation et les perspectives des droits de l'homme, dans le pays ?
Comme l'adage français le dit bien : " Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage "… Le Togo n'a pas attendu qui ou quoi que ce soit pour s'engager dans la protection et la promotion des droits de l'homme. L'évolution de la politique nationale s'est faite depuis 1967 autour de la liberté et de la dignité de la personne humaine.
Ainsi, malgré le fait que nous vivions sous un régime de parti unique, les élections législatives de 1985 ont été libres et pluralistes : des candidats indépendants se sont présentés et certains d'entre eux - comme Me Agboyibo - ont été élus, face à des personnalités du Rassemblement du peuple togolais (RPT), pro-gouvernemental.
Puis j'ai créé, en octobre 1987, la Commission nationale des droits de l'homme (CNDH) : pour protéger le citoyen contre les abus de toutes sortes, notamment ceux de l'administration. Cette institution fut confiée à Me Agboyibo, actuel président d'un parti de l'opposition togolaise… Bref, à la veille du 5 octobre 1990, il n'y avait aucun détenu politique dans nos prisons ! Mais qui dit droits de l'homme évoque d'abord le premier d'entre eux : la liberté d'expression. Elle est protégée depuis la libéralisation de la presse, le 30 août 1989.

Donc, nous n'avons pas attendu une quelconque injonction… La liberté, la justice et la dignité sont des vertus cardinales de notre action gouvernementale. Et nous avons été plusieurs fois honorés pour cela par diverses organisations de défense des droits de l'homme, y compris par Amnesty International.
Le Togo n'aspire qu'à la paix, pour se consacrer à l'œuvre de reconstruction après plus de dix ans d'errements, de divisions et d'incertitudes…

 

 



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